dimanche 28 février 2010

Un piège à fauves

Un tintement de clés. Rex pousse la grille. Les cheveux me collent aux tempes, s’immiscent dans ma bouche. Chaleur. Un goût de sel. Le sang pulse aux doigts. Dounia est quelque part, quelques mètres plus bas. Là-haut, Kaosopolis bourdonne, nous a déjà oubliés. Une clameur monte, ils sont plusieurs à scander de vieux trucs révolutionnaires. Rex a été catégorique. Je ne peux pas rester. Funérailles de merde, une odeur rance comme un piège à fauves. Noirceur totale. Rex me pousse sans ménagement. Mes épaules frôlent les parois ruisselantes, arpentent et lisent l’espace, sont mes yeux: ici, des concrétions, là, des béances. Nous trébuchons entre les tôles froissées, entre les bouteilles qui roulent. Des escaliers de mousse. Attention, ça descend et ça tourne . Combien de marches ? J’ai perdu le compte. Le froid s’engouffre.

Vif, Rex retire le sac de ma tête. Devant, un couloir irrégulier constitué de niches de terre grossièrement creusées. Dans chaque renfoncement, des corps nus, déséchés. Au bout, une pièce vaguement circulaire où s’agitent une dizaine de silhouettes. Entre elles, Dounia apparaît, luisante comme une poupée de cire. Les lueurs de torches électriques soulignent sa peau tendue de reflets bleus, irréels.– Eve, je te présente la garde rapprochée de Dounia. Ils vont t’amener ailleurs pour quelques temps. C’est pour ton bien.

Rex frappe fort. Frappe juste. Bruit sourd. Je m’affale. Douleur. La nuque n’encaisse pas, c’est ma tête qui craque. Tout près, un enfant pleure. Les silhouettes se brouillent, tout se dissout.

samedi 6 février 2010

Quand Rex s'en mêle...

Une nuit de plus sans somnifères et je pète les plombs. Vais devoir descendre trouver de quoi dormir.

Rex déteste mes petites escapades nocturnes. Il doit encore faire les cent pas dans le hall. Vais devoir emprunter l'échelle de secours

Pas de veine, il est planté là, trois mètres plus bas, les bras croisés.

Vieux connard, toujours fourré là où on ne s'y attend pas.

-Allez, petite idiote, rentre, je t'offre un verre. Faut qu'on règle deux ou trois trucs

Il crache par terre et grogne: «Faudra bien qu'on se débarasse du corps une fois pour toutes. Ça attire la vermine»

«Attar, y serait temps que je te montre les sous-terrains du Moon. Le corps de Dounia y sera très bien. C'est ce qu'elle aurait voulu»

Une trappe derrière le comptoir. Rex est vif pour son âge. Je connais rien de lui. Connaissais-je seulement vraiment Dounia ?

Il referme la trappe : « Tu pensais quand même pas que c'était là ? »

-Monte d'abord préparer le corps, Attar. Enroule-le dans tout ce que tu trouves. Moi, j'ai encore un ou deux appels à faire.

Et il pensa pour lui:

-Avertir les autres, préparer la Crypte B sous l'Avenue des Martyrs à l'angle de Babel

-Faudra un truc sobre, sans tapages. Pas question d'attirer l'attention sur ceux qui restent. Summers me chierait à la face pour une bavure de la sorte.

-Puis faudra éloigner Eve. Pas question qu'elle voie les autres maintenant. Trop risqué.

-Ce petit con de Victor, si seulement il était là...

mercredi 3 février 2010

Victor-le-Bègue


Quand le sommeil m’échappait, je grimpais sur le toit du Moon. De là, on voyait la découpe incertaine des immeubles crades et des buildings de verre léchés de néons intermittents. Jeu de surfaces. Le toit était tiède, graveleux. Une odeur de bitume. Des roches infimes s’incrustaient sous mes cuisses. En me concentrant, j’arrivais à voir le ciel derrière les fils grésillants et les masses fuyantes du brouillard qui étouffaient la ville. Le sommeil me repoussait chaque jour davantage. Mes réserves de somnifères étaient à sec.

Nouvelle nuit sur le toit. En face, le Dark Lolita absorbe le regard et baigne le quartier d’ombres diffuses. Combien de chambres, combien de gestes répétés ? Et ces souffles courts, ces cris étouffés, on les croirait poussés par les murs, on jurerait voir l’hôtel se soulever au rythme des halètements. Le Dark Lolita. La chambre DL-08. Victor. J’en garde des souvenirs parcellaires. Étrange la mobilité de cette mémoire où les détails ne sont jamais vraiment ce qu’ils sont. Images instables comme autant d’amas déliés.

Victor détestait me voir prendre ces somnifères :

Dis, p-p-petite, rien pour s-s-soigner tes euh… oublis, ces c-c-comprimés à la c-c-con que tu t’enfiles comme si ta v-v-vie en dépendait.

Ta gueule Vic.

Victor. Je l’avais immédiatement remarqué. Ses allées et venues entre le Dark Lolita et la laverie, toujours aux mêmes heures. Ses pas nonchalants, un sac rempli de draps souillés balancé sur l’épaule. Il avait l’air largué, aussi largué que moi, ça m’avait plu. Je l’ai suivi.

A-a-alors petite. C’est t-t-toi que la Summers a pris sous son aile ? Ça p-parle de toi dans le quartier. T’étais dans un sale état quand ils t-t’ont r-retrouvée. Ça doit bien faire deux mois maintenant… Un entrepôt désaffecté près du p-p-port. Tu as eu de la chance… C’est v-v-rai que tu as tout oublié ? Ta vie d’avant, je v-veux dire…

Une longue cicatrice traçait un méridien incertain sur son front. Le genre de cicatrice qu’on imaginerait mieux sur les lobotomisés d’un autre siècle que sur le visage laiteux d’un jeune bègue timide. Enfin. Les semaines avaient passé. Victor nettoyait les chambres du Dark Lolita et j’allais le rejoindre aux petites heures du matin, porte DL-08. Une chambre quelconque travestie en salle de cinéma miniature. Trois écrans blancs, un lit circulaire dont la base évoquait une bobine de film géante. Un simple bouton permettait de faire tourner le machin à vitesses variables. Ça l’amusait. J’avais bien essayé quelques caresses maladroites mais il semblait ne pas comprendre. Un enfant dans un corps de gaillard. Les yeux brillants, il me montrait son butin : ramassis de slips et de soutifs abandonnés dans les chambres, parfois un bijou de pacotille qu’il m’offrait, fier et satisfait, quelques paquets de clopes entamés, des fonds de bouteille, des pilules, des comprimés qu’on se partageais selon les couleurs : les rouges et les rose pour moi. Les blancs et bleus pour lui.
Pour les bicolores, on tirais à pile ou face. Il gagnait toujours.

Une autre nuit sur le toit. Pas sommeil. En face, le Dark Lolita s’impatiente dans l’attente de ses habituels clients. La chambre DL-08 est désormais libre. Victor n’y est plus, n’a laissé aucune trace. Disparu, volatilisé le même jour que Dounia.

Mes réserves de somnifères sont à sec. Le toit est chaud et la nuit est moite. Au-dessus de ma tête, les fils électriques grésillent comme une mémoire qui cherche son chemin.